[ ]

Une initiative de Question Santé asbl

Pourquoi cette obsession de l’apparence ?

Selon une enquête menée par l’ANSES en France, « 60% des femmes et 44% des hommes souhaitent peser moins ». En Belgique, « 57% de la population belge se préoccupe en permanence de son poids ». Pas moins de « 92% des Belges reconnaissent vouloir perdre du poids et 74% d’entre eux déclarent avoir déjà entamé un ou plusieurs régimes, que ce soit avant les vacances (17%) ou à l’approche d’un événement important (11%) ». [1]

De tels chiffres sont interpellants : une majorité des personnes interrogées souhaitent maigrir ! On voit ici que la pression des modèles de la minceur touche massivement la population, au-delà de ceux qui pourraient avoir intérêt à maigrir pour des raisons de santé.

Pourtant, cela n’a pas toujours été le cas. L’histoire montre que la minceur n’a pas toujours été valorisée comme elle l’est aujourd’hui…

De l’admiration des rondeurs…

L’apparence physique est, depuis la nuit des temps, une manière pour les individus de se distinguer les uns des autres, d’indiquer un certain pouvoir. C’est pourquoi nous usons depuis toujours d’artifices variés : vêtements, chapeaux, bijoux, maquillage, tatouages… mais aussi de notre corpulence.

Autrefois, lorsque les périodes de pénurie alimentaire étaient fréquentes, l’embonpoint était signe de force, de richesse, de puissance, bref, d’un statut social plutôt élevé. Il suffit d’ailleurs de regarder les peintures des banquets du Moyen-Age pour voir à quel point la gloutonnerie, ainsi que les grosseurs et le gras, étaient valorisés.

Mais, petit à petit, la nourriture s’est faite plus accessible. De la peur du manque alimentaire, il semble que l’on soit passé, à l’inverse, à la peur de l’excès. Un excès qui pourrait se révéler néfaste à notre santé, voire même nous empoisonner. [2] Les rondeurs ont alors perdu leur attrait et la minceur s’est petit à petit imposée comme idéal esthétique et, avec elle, la valorisation du contrôle alimentaire.




… à la course à la minceur

« Être gros lorsque la mode est aux minces n’est pas une douleur frivole. C’est une blessure qui atteint l’individu au plus profond de l’âme, qui bouleverse son être profond, qui fait vaciller son ego. Le gros, privé d’un corps aimable, se trouve empêché de la possibilité d’être pleinement lui-même. » [3]

Être gros est désormais considéré comme un échec et des personnes rondes sont régulièrement victimes de rejets et d’injustices.

De telles attitudes ont des conséquences très néfastes pour le bien-être des personnes : stigmatisées

et rejetées, certaines personnes en surpoids perdent progressivement l’estime d’elles-mêmes, tombant souvent dans un cercle vicieux d’épisodes dépressifs.

Les facteurs qui influencent notre désir d’être mince sont nombreux : l’industrie de la mode, de la pub, de l’agroalimentaire, l’entourage familial, les amis, le conjoint, etc. Même dans le domaine de la santé, le discours nous encourage à surveiller notre poids, et ce, indépendamment des raisons médicales qui peuvent justifier un régime. La minceur est, à tous points de vue, la norme à respecter !

Aujourd’hui, la minceur est plus que jamais valorisée. Elle est devenue LA norme
dominante. Toute personne en surpoids est dès lors considérée comme étant « hors norme ». Les rondeurs font l’objet d’un rejet extrême, tant de la part des personnes minces que des personnes ayant elles-mêmes un certain embonpoint et cela peut s’avérer assez difficile à vivre.

Les médias : amour, gloire et… maigreur



Plus besoin de le préciser, « le cinéma, la télévision, les magazines, les affiches publicitaires font sans cesse la promotion d’un corps idéal, présenté comme « normal », mais pourtant éloigné du corps réel et généralement inaccessible. » [4] Pour atteindre cette perfection, les images de nombreuses stars et mannequins (déjà souvent au régime) sont couramment retouchées, grâce au miracle de l’informatique, de façon à affiner la taille, allonger les jambes, unifier le teint, etc.

De plus, nous sommes constamment bombardés de messages sur la minceur, d’informations sur des régimes « miracles » et sur la beauté. Tout cela influence l’image que nous avons de nous-mêmes. « Notre corps est un objet imparfait qui nécessite un important investissement ainsi qu’un travail constant. En tentant d’atteindre un idéal de beauté inaccessible, les femmes mettent bien plus que leur budget en péril : leur santé physique et psychologique inquiète plusieurs spécialistes. » [5]

Nombreuses sont aussi, dans les médias, les publicités alimentaires qui nous incitent à manger, voire à grignoter (souvent des produits alimentaires peu recommandés dans le cadre d’une alimentation équilibrée : boissons sucrées, en-cas chocolatés, confiseries…). Mettant en scène des acteurs minces, ces messages publicitaires sont donc contradictoires : mangez mais restez minces !




La médecine : prévenir = maigrir ?

Si être gros est souvent mal perçu dans nos sociétés, la lutte contre l’obésité d’un point de vue médical semble avoir contribué à la stigmatisation des rondeurs : le « gros », incapable de se contrôler, prend, en plus, des risques pour sa santé.

Mythe ou réalité ?

Une personne mince est toujours en meilleure santé qu’une personne en surpoids.


-


En effet, « le discours médical souligne fréquemment les risques et problèmes de santé liés au surpoids. L’obésité est d’ailleurs considérée par certains comme une maladie. [...] Des cliniques spécialisées et des traitements de l’obésité sont mis au point : prise en charge pluridisciplinaire, pilules pour maigrir et interventions chirurgicales - telles que l’anneau gastrique ou la liposuccion - en sont de parfaits exemples. » [6]

Par ailleurs, dans le domaine du poids et de l’alimentation, de nombreuses campagnes de prévention existent. Elles sont généralement normatives (faites ceci, pas cela) et encouragent chacun à une saine gestion de son poids et de son alimentation. Ce genre de campagnes peut aussi induire que chacun est individuellement responsable de sa corpulence, renforçant ainsi les préjugés courants : le gros mange trop et est paresseux ! De tels messages peuvent s’avérer culpabilisants puisqu’ils mettent en évidence les comportements à risque de certains et leur responsabilité. [7]

43% de Français estiment que la prévention donne une mauvaise image des personnes qui n’ont pas de bonnes habitudes alimentaires. [8]

Pourtant, lorsque l’on regarde de plus près, il n’est pas toujours possible d’agir sur la multiplicité de facteurs qui influencent notre corpulence : notre environnement, nos modes de vie, les aspects socio-économiques, culturels… Par exemple, le stress, l’isolement, des emplois plus sédentaires qu’autrefois, des déplacements en voiture ou en bus plutôt qu’à pied ou à vélo car les trajets sont souvent longs, l’abondance de l’offre alimentaire, le coût d’une alimentation saine…




La minceur, un argument marketing

<span class=’spip_document_75 spip_documents spip_documents_right’
style=’float:right ;’>

S’appuyant sur le discours médical, les industries cosmétique et pharmaceutique profitent de l’obsession actuelle de la minceur. Elles mettent ainsi en vente de plus en plus de produits miracles sensés nous aider à rester mince, voire à maigrir … tout en avançant le motif de la santé.

« Pour favoriser le marketing de certains produits, les entreprises n’hésitent pas à mettre en évidence les problèmes de surpoids et d’obésité, à rendre le sujet plus visible encore voire à le dramatiser. Leurs produits sont alors présentés comme des solutions « miracles » pour un retour à la normale, à la minceur et pour retrouver tonus et santé. »

Mythe ou réalité ?

Les produits light sont toujours moins caloriques.

-

Cela se vérifie aussi dans de secteur de l’industrie agroalimentaire où l’argument sanitaire est omniprésent : « le sel enrichi en iode pour prévenir les affections thyroïdiennes, le sucre et les céréales aux fibres ajoutées pour faciliter le transit intestinal et éviter le cancer du côlon, les margarines anti-cholestérol et les œufs dotés d’acides gras essentiels pour lutter contre les maladies cardiovasculaires ou encore le célèbre yaourt liquide qui agit au cœur de l’intestin et aide à renforcer les défenses naturelles ». [9]

La santé semble donc être devenue un argument de vente particulièrement efficace, puisque « presque un produit alimentaire sur quatre est vendu avec un argument de santé ». [10]


Nous sommes tous acteurs de la norme



Les médias, les industries agroalimentaire, pharmaceutique et cosmétique ainsi que la médecine ne sont pas les seuls à avoir du pouvoir et influencer ou renforcer le culte de la minceur. Si ces éléments viennent renforcer la norme de la minceur, il ne faut pas perdre de vue qu’elle est avant tout une construction sociale. C’est aussi parce que nous avons nous-mêmes intégré ce modèle esthétique que nous lui permettons inconsciemment de continuer à régner.

81% des cultures traditionnelles considèrent que l’idéal de beauté féminine est une beauté que l’on peut qualifier de « bien en chair ». [11]

Mais pourquoi se focaliser sur la corpulence plutôt que sur n’importe quel autre aspect de notre anatomie ? Comment réagirions-nous si demain, seuls les cheveux blancs étaient appréciables ? Irions-nous tous chez le coiffeur pour une décoloration ou trouverions-nous cela injuste ? Ne voudrions-nous pas revendiquer la beauté d’une chevelure blonde, châtain, noire ou rousse ? Ne voudrions-nous pas revendiquer cette particularité esthétique comme une partie de notre identité ?

En acceptant cette norme de la minceur, nous contribuons donc au renforcement de ce modèle esthétique et à la standardisation des corps.

[1Belga, « Trois Belges sur quatre se trouvent trop gros » - www.lalibre.be

[2J.P. Corbeau, « La dimension sociale des peurs alimentaires », in Réalités en nutrition et en diabétologie, avril 2011

[3Je mange donc je suis, G. Apfeldorfer

[4Obésité les normes en questions, coll Exclusion-Inclusion, EP, 2009 www.questionsante.be

[5Article paru sur le site du Réseau Education- médias, Canada, www.media-awareness.ca
dans l’encadré : idem réseau education-médias

[6« Obésité les normes en question », coll. Exclusion-Inclusion, EP, 2009 www.questionsante.be

[7G. Beauregard et I. Langis, « Éviter la stigmatisation des obèses : pourquoi et comment ? », 07 juin 2011 - www.espacecom.qc.ca

[8Enquête réalisée en 2008 par l’INPES en France, auprès de 2000 personnes âgées entre 18 à 75 ans, in « Le principe de prévention. Le culte de la santé et ses dérives », P. Peretti-Watel et J.P. Moatti, Editions du Seuil - La République des Idées, 2009, p.34

[9P. Peretti-Watel et J.P. Moatti, « Le principe de prévention. Le culte de la santé et ses dérives », Ed. du Seuil - La République des Idées, 2009

[10« La santé fait vendre », Question santé, coll. Communication, EP, 2005 - www.questionsante.be

[11J-P Poulain, « Manger aujourd’hui. Attitudes, normes et pratiques ». Ed. Privat, Paris, 2002 - www.lemangeur-ocha.com

Pour en savoir plus...

G. Apfeldorfer, « Je mange donc je suis », Ed. Payot, 1991

P. Peretti-Watel et J.P. Moatti, « Le principe de prévention. Le culte de la santé et ses dérives », Ed. du Seuil - La République des Idées, 2009

J-P Poulain, « Manger aujourd’hui. Attitudes, normes et pratiques », Ed. Privat, Paris, 2002

« Maigrir à tout prix. Une obsession intemporelle », Coll. Regard de l’histoire, EP, 2010 www.questionsante.be

« Obésité les normes en question, coll. Exclusion-Inclusion, EP, 2009 www.questionsante.be

« Images de la femme dans la société et reflets dans les magazines féminins » coll. Egalité entre les femmes et les hommes, EP, 2008 - www.questionsante.be